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Le cercle des noyés : un film sur le racisme d’état en Mauritanie

lundi 02 avril 2007 No Comment

“The circle of the drowned men”

Le Cercle des noyés – Drowned in Oblivion brochure de présentation du film à la Berlinale

Quand le plus vieux d’entre nous a compris que notre destination serait le fort de Oualata, il s’est mis à pleurer. Il ne pouvait pas imaginer que des hommes puissent envoyer d’autres hommes aussi loin“.

Film de Pierre-Yves Vandeweerd (Sortie en salle en France le 2 mai 2007) 1


Réalisation & photographie : Pierre-Yves Vandeweerd. Texte : P.-Y. Vandeweerd & Fara Bâ. Son : Alain Cabaux. Montage : Philippe Boucq, Paul Delvoie & Alain Cabaux. Avec la voix de Fara Bâ. 1 h 15.

“Le Cercle des noyés est le nom donné aux détenus politiques noirs en Mauritanie, enfermés à partir de 1987 dans l’ancien fort colonial de Oualata 2. Ce film donne à découvrir le délicat travail de mémoire livré par l’un de ces anciens détenus qui se souvient de son histoire et de celle de ses compagnons. En écho, les lieux de leur enfermement se succèdent dans leur nudité, dépouillés des traces de ce passé.”

Mêlant images esthétisantes et voix off envoûtante, “Le cercle des noyés” se présente comme un essai sur les prisonniers politiques noirs de Mauritanie. 3


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(…)

C. : Quelle est la signification du « Cercle des noyés » ?

P.-Y. V. : «Le cercle des noyés » est le nom qui a été donné à ces intellectuels négro-africains mauritaniens envoyés, pendant plusieurs années, dans le fort de Oualata. Le « cercle des noyés » vient du terme peul « youldé », qui signifie « être perdu, noyé », mais avec une notion de sécheresse, noyé dans le sable d’une certaine manière. La Mauritanie est un pays à la fois composé d’une communauté arabo-berbère qui est au pouvoir depuis l’indépendance (les maures), et dans le sud du pays, le long du fleuve Sénégal vit une minorité négro-africaine composée de Peuls, de Wolofs et de Soninkés. Depuis l’indépendance, cette minorité opprimée n’a jamais eu le droit d’entrer dans les organes politiques du pays. Elle a vécu un processus d’acculturation, étant obligée de copier le mode de vie et la culture nomade des maures. Sa langue ne pouvant pas être enseignée dans les écoles, elle a subi un processus d’arabisation. Petit à petit, une conscience politique est née qui s’est d’abord manifestée fin des années 60 au travers d’un mouvement mené par des instituteurs et des professeurs, et puis, se sont créées, clandestinement, les Forces de Libération des Africains de Mauritanie (les FLAM), constituées d’intellectuels peuls. Leur seul acte politique fut la rédaction d’un document : «Le Manifeste du Négro-Mauritanien opprimé » 4 dans lequel ils dénonçaient les injustices qu’ils subissaient. Ce document a circulé de manière clandestine à l’intérieur du pays, à l’extérieur aussi, lors des grandes réunions internationales où étaient présentes les autorités mauritaniennes. La réponse du dictateur mauritanien de l’époque a été sanglante : les militants ont été arrêtés, jugés de manière sommaire et envoyés dans le Fort de Oualata.” (…)

Rencontre avec Pierre-Yves Vandeweerd 08/03/2007, cinergie.be Propos recueillis par Dimitra Bouras, filmés et montés par Antoine Lanckmans

INTERVIEW


How would you describe the aesthetics of your film ?

I chose a poetic black and white imagery, most of the time using immobile and picture-like shots. The shots unfurl: their length translate a particulat experience of time that match the subject of the film.

Most of the time, the camera was used with a tripod. Some other times, in order to translate a more subjective approach, I used it more freely, just carrying it by hand. The intention, from the very beginning of the shooting, was to use the camera myself without delegating this gesture to a cameraman, therefore allowing a continuous writing process”.

Interview netLOUNGE.DV.07

A propos des témoins interrogés pour la réalisation du “cercle des noyés”, Pierre-Yves Vandeweerd déclare : «nous nous retrouvions souvent la nuit, au domicile de l’un ou de l’autre, pour qu’ils témoignent de leur quotidien à Oualata, du contexte politique et des événements d’alors, de leur vie après leur libération». 5

Témoignage : “J’étais à Oualata”

Titre : J’étais à Oualata Le racisme d’état en Mauritanie par Alassane Harouna Boye 6 – Préface par Samba Thiam 7
Editeur L’HARMATTAN 1999
Référence : 2738473296

Depuis l’indépendance, le 28 novembre 1960, l’Etat mauritanien a développé une politique “raciale”, discriminant et marginalisant l’entité négro-africaine, au profit des Bidanes (arabo-berbères). Sous les régimes successifs – d’ould Daddah à ould Taya -, les tensions entre les deux communautés, générées par cette politique “raciale”, n’ont cessé de s’exacerber. En 1966, l’arabisation de l’enseignement secondaire provoque des remous et la protestation historique dite “des 19 cadres négro-africains”. En septembre 1986, des intellectuels négro-africains sont jetés en prison. Leur crime ? Avoir publié un document dénonçant le racisme d’Etat. Le 22 octobre 1987, suite à un putsch avorté, une vague d’arrestations s’abat sur Nouakchott, ciblant les cadres militaires négro-africains. 8

L’auteur fut emprisonné à Oualata puis à Aïoun. Il retrace dans ce récit les péripéties de l’engagement, l’arrestation, le calvaire carcéral.

Témoignage de Kane Ibrahima Amadou : “Est-ce qu’un nègre peut prendre le pouvoir en Mauritanie ?, nous demandait-il”


“Nous avons été conduits, sous les ordres de l’actuel président de la République, Ely Ould Mohamed Vall, à Walata. Nous avons voyagé à bord de camions bâchés avec les détenus des Forces de libération africaines de Mauritanie qui étaient arrêtés depuis 1986. On a fait deux jours de route sans manger ni boire. A Kiffa, nous avons demandé à boire. Ce qu’on nous a, catégoriquement, refusé. A Néma, ils nous ont amené du pain et des pots de lait avarié que nous avons jetés. Puis, nous avons repris le chemin pour rallier Walata. Avant de rentrer dans nos cellules, le lieutenant nous a dit que si on est là, c’est pour mourir. Et que pour cela, ils n’avaient pas besoin de gaspiller leurs cartouches. La stratégie, explique-t-il, c’est de nous empêcher de boire et de manger jusqu’à ce que nous périssions.

“Ils nous ont mis des chaînes (il montre les chaînes avec lesquelles ils étaient ligotés). Moi, j’ai été enchaîné avec le commissaire de police Ly Mamadou. C’est le seul officier de police à avoir participé au premier coup d’Etat militaire. C’était en 1978. J’ai dit au commandant du camp de me mettre avec quelqu’un qui avait à peu près le même âge que moi. Parce que, du fait de son âge qui était approximativement celui de mon père, le commissaire Ly Mamadou était presque mon père. “Je m’en fiche ; vous êtes tous des hommes”, me répondit-il. Ainsi, s’il faisait ses besoins, il fallait que je me mette quelque chose sur le visage pour ne pas le voir. C’est ainsi que nous avons vécu pendant un moment durant lequel tant que la chambre n’est pas ouverte, on ne peut savoir si c’est le jour ou la nuit, tellement c’était sombre. Les gardes avaient dit que tant que quelqu’un n’est pas mort, personne ne devait ouvrir la porte. Il y avait un brigadier dans le camp. Dès fois, il venait, ouvrait la porte et menaçait de nous pisser dessus. “Est-ce qu’un nègre peut prendre le pouvoir en Mauritanie”, nous demandait-il.

“Du 22 octobre 1987 jusqu’en 1988, nous n’avons pas touché à de l’eau. Même pas pour nous laver les mains, a fortiori nous laver le corps. Les tenues avec lesquelles on nous avait arrêtés, étaient déchirées. Quand tu les vois, tu croirais que ce sont des habits qui sortent droit d’un fût de gas-oil. 9

Témoignage de … : Kane Ibrahima Amadou, Rescapé du centre de détention de Walata (Mauritanie), 2 December 2005 , www.cridem.org

Mars 2007 : Elections Mauritaniennes

En france, le ministère des affaires étrangères a salué l’élection de Sidi Cheikh Ould Abdellahi; il s’est félicité des conditions dans lesquelles le vote lors de l’élection présidentielle en Mauritanie s’est déroulé.

Les Flam 10, ce sont les Forces de Libération Africaine de Mauritanie qui défendent l’identité des négro-mauritaniens se battent pour le retour des dizaines de milliers de personnes réfugiées au Mali et au Sénégal depuis une quinzaine d’années. Un problème auquel le nouveau régime va devoir s’atteler.

L’ancien ministre Sidi Ould Cheikh Abdallahi, 69 ans, a été élu président à l’issue du deuxième tour des élections, le 25 mars, avec 52,85 % des suffrages, selon les résultats provisoires proclamés le 26 mars par le ministre de l’Intérieur. L’investiture du nouveau président devrait avoir lieu le 19 avril. 11

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Oualata, la Porte du Désert

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Situé dans le Hodh Charghi au Sud Est de la Mauritanie, à 120 Km de Néma et à 1220 Km de Nouakchott (la Capitale), OUALATA s’accroche à la falaise du Dhar. Tête de ligne des pistes caravanières transsaharienne, OUALATA fut fondée au 5 éme siècle de l’Hégire. 12

photo : Audrey Lamure
La ville de Oualata se trouve au sud-est de la Mauritanie, dans la région de wilaya de Hadh el Chargi, à 1.200 km de la capitale, Nouakchott, et à 400 km de la ville mythique de Tombouctou 13 au Mali.

A partir de cette zone, commence le grand Erg Occidental, l’une des régions les plus rudes du désert du Sahara. Aussi, Oualata est-elle appellée, la Porte du Désert. 14


  1. notamment à Paris, à l’espace St Michel [back]
  2. Un reportage photo d’Audrey Lamure au sud-est de la Mauritanie [back]
  3. Les oubliés de Oualata La libre belgique, 07/03/2007 [back]
  4. Avril 1986. La diffusion du « Manifeste du Négro-Mauritanien opprimé » provoque des troubles et une répression. source : résumé chronologiquedes évènements politiques en Mauritanie – Le Monde Diplomatique, archives [back]
  5. Le « Cercle des noyés » ou les victimes oubliées du fort Oualata en Mauritanie jeudi 29 mars 2007, par senactu [back]
  6. Boye, Alassane Harouna (1953-….)
    Méprise : roman / Alassane Harouna Boye. – Paris (147-149 rue Saint-Honoré, 75001 ) : Éd. SDE, 2004 (Paris : Impr. ISI). – 203 p. ; 21 cm. ISBN 2-7480-2011-1
    BN 39908132 notice au format Unimarc ISO-2709 05-07037 [back]
  7. SAMBA THIAM Président des FLAM, dans un entreteien exclusif avec NOUAKCHOTT-INFO (N°929 du 17-02-06), Site Union des Forces de Progrès [back]
  8. article du 8/11/1987 du MND.dénonçant la tentative deputsch — www.ufpweb.org
    La Mauritanie de 1982 à 1997 [back]
  9. Rescapé de l’enfer de Walata : Un sous-officier mauritanien témoigne Propos recueillis par Ibrahima ANNE; www.walf.sn, Walfadjiri, L’Aurore [back]
  10. Mauritanie: LesFlam ‘prennent acte’ de l’élection d’un nouveau président 29 Mars 2007 Wal Fadjri (Dakar), Ibrahima Anne [back]
  11. Mauritanie: Après celle des militaires, une nouvelle transition commence
    L’espoir de retour des Négro-Mauritaniens Le sort des milliers de réfugiés, expulsés en 1989 vers le Sénégal, n’est toujours pas réglé. Par Lemine Ould M. SALEM, Libération 10 mars 2007
    Les Refugiés mauritaniens au Sénégal et au Mali
    La modernité mauritanienne Enjeux d’une quête difficile de citoyenneté Abderrahmane N’GAIDE 10eme Assemblée Générale du CODESRIA du 8 au 12 décembre 2002 Kampala/Ouganda [back]
  12. OUALATA ou le rivage de l’éternité Mauritanie 2004 Photographies MEYER, Tendance floue [back]
  13. sur les manuscrits islamiques de Tombouctou : Timbuktu [back]
  14. Oualata [back]


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