Barack Obama, la religion, et les conseils de lecture
Religion : refuge des “loosers”
Dans son livre “What’s the matter with Kansas [Pourquoi les pauvres votent à droite], paru en 2004 1, Thomas Frank ” se demandait : « Comment une personne ayant été employée par quelqu’un d’autre peut-elle voter républicain, voter contre ses intérêts ? » 2
Selon certains, la lecture de ce livre aurait notamment conduit Barack Obama à déclarer lors d’une réunion de collecte de fonds en Californie, que les exploitants agricoles de Pennsylvanie sont des gens « aigris [bitter] » qui se « cramponnent aux armes, à la religion ou [...] à un sentiment anti-libre-échange comme autant de moyens d’exprimer leurs frustrations ».
Le candidat démocrate à l’élection présidentielle avait affirmé :
« Dans ces petites villes de Pennsylvanie, comme dans nombre d’autres petites villes du Midwest, les emplois se sont volatilisés depuis maintenant vingt-cinq ans, et rien ne les a remplacés. Ils ont continué à diminuer sous les administrations Clinton et Bush, et chacune de ces administrations, l’une après l’autre, a affirmé que ces communautés allaient se régénérer, mais ce n’est pas ce qui s’est produit. Il n’est donc pas surprenant que ces gens soient en colère, qu’ils s’accrochent aux armes, ou à la religion, qu’ils développent une hostilité envers ceux qui ne sont pas comme eux, ou qu’ils accusent les immigrés, ou le commerce international, afin de donner un sens à leurs frustrations. » 3
Comme l’écrit Thomas Franck, en prenant soin de noter que rien n’indique que son livre soit à l’origine des déclarations du candidat démocrate : “Le crime de M. Obama est si grave que les gardiens de notre consensus national l’ont élevé au rang de scandale et baptisé « Bittergate ».” Et l’auteur de conclure son article 4 ainsi :
“Si Barack Obama, ou qui que ce soit d’autre, veut vraiment savoir ce que je pense, je le résumerai en ces quelques mots. Le fait politique crucial de notre époque est le glissement de notre république petite-bourgeoise vers une ploutocratie. Si un candidat a un plan pour renverser cette tendance, il aura mon vote. Peu importe qu’il préfère le Courvoisier ou une bonne pipe à eau chargée à la bière arrosée de sirop contre la toux. Je me fiche de savoir s’il aime mes livres ou préférerait voir tous mes écrits embarqués dans un C-47 pour les balancer au fond du lac Michigan. Si cela peut aider à ressusciter la terre de relative égalité sur laquelle je suis né, je suis prêt à piloter moi-même cet avion”.
Obama in Bozman, Montana (NYT)
En campagne dans le Montana, la presse publiait quelques semaines plus tard la photo de Barack Obama tenant le livre de Fareed Zakaria, The Post American World 5 (Le Monde post-américain) qui fait l’éloge du marché, et dénonce « un fossé grandissant entre la véritable élite américaine des affaires et la classe cosmopolite d’un côté et la majorité du peuple américain de l’autre» .
What Obama Is Reading By Dwight Garner, The New York Times May 21, 2008
Thomas Franck conseilla alors au candidat démocrate de mieux choisir ses lectures, proposant de troquer l’ouvrage de Fared Zakara qui emprunte aux Chicago Boys des accents Reaganiens pour fait l’éloge du marché et du laisser-faire, pour “le livre bien plus intéressant de James K. Galbraith, The Predator State (L’État prédateur)”. 6
Nul ne sait si le conseil de l’auteur fut suivi par Barack Obama, mais dans les mois qui suivirent, ce dernier s’efforça de corrigea les effets négatifs de cette observation qui associait la religion à l’ “amertume” des perdants de l’Amérique de George W Bush. Il présenta des excuses à ceux qu’il aurait pu “blesser” par cette déclaration malencontreuse, et surtout, il tenta d’estomper son image “élitiste” stigmatisée alors par son adversaire démocrate Hillary Clinton, s’efforçant de se rapprocher de l’ “américain moyen” auquel tout candidat à la présidence crédible se doit de ressembler, au moins le temps de la campagne.
Barack Obama, suivant l’exemple classique des vainqueurs de l’élection présidentielle américaine, se trouva dans l’obligation de “« surjouer» sa proximité sociale et sa “compréhension des hantises de la « classe moyenne » en bombardant les ondes de spots publicitaires financés par les lobbies des grandes entreprises.” 7
Religion : clé de l’élection du futur “winner”
Hier, Barack Obama s’est adressé “à des groupes religieux en Ohio, promettant d’utiliser des fonds publics pour les aider à financer leur action sociale. Le candidat démocrate ne croit pas que ce partenariat enfreigne le principe de la séparation de l’Église et de l’État. Selon ses dires, les associations religieuses ne pourront utiliser les fonds publics pour faire du prosélytisme. Elles ne pourront pas non plus pratiquer la discrimination basée sur la religion à l’égard des personnes qu’elles aident ou emploient. Et elles devront utiliser les fonds publics seulement pour financer des programmes laïcs.” 8
“Now, make no mistake, as someone who used to teach constitutional law, I believe deeply in the separation of church and state, but I don’t believe this partnership will endanger that idea – so long as we follow a few basic principles. First, if you get a federal grant, you can’t use that grant money to proselytize to the people you help and you can’t discriminate against them – or against the people you hire – on the basis of their religion. Second, federal dollars that go directly to churches, temples, and mosques can only be used on secular programs. And we’ll also ensure that taxpayer dollars only go to those programs that actually work.” 9
Rupture ou continuité ?
En devenant le candidat démocrate à l’élection présidentielle américaine, Barack Obama incarne autant l’impatience des américains progressistes de voir se terminer le mandat de l’actuel président (un sentiment partagé bien au delà de la frontière partisane habituelle qui sépare démocrates et républicains), que le souci d’entamer une ère nouvelle qui marque le déclin de l’influence politique de la “révolution conservatrice” qui contribua de façon déterminante à la réélection du président George W Bush en 2004.
Se démarquer de l’actuel président, devenu fort impopulaire, est d’ailleurs toute la stratégie du candidat républicain Mac Cain, qui a fort à faire pour faire oublier qu’il apporta un soutien quasi indéfectible au président Bush et à sa politique qu’il prétend aujourd’hui critiquer.
Que le candidat démocrate, pourfendeur des vieilles lunes républicaines et de la bigoterie religieuse conservatrice, tende la main, à des fins électorales évidentes, aux puissants groupes religieux qui furent les piliers de la “révolution conservatrice”, c’était suffisant pour qu’aussitôt on s’interroge chez les libéraux sur la capacité de Barack Obama à rompre avec l’ère Bush,10 , et chez les républicains sur la capacité d’un candidat ethnique à embrasser les aspirations de l’amérique profonde, blanche, et protestante, et à séduire la classe moyenne, plutôt acquise à Hillary Clinton, ou au parti républicain, pourtant mal en point.
Barack Obama qui stigmatise le dévoiement de la religion à des fins politiques, tout en affirmant que sa foi est une force qui inspire son combat politique, n’est-il pas lui aussi prisonnier des puissances dont il dénonce la main mise conservatrice sur la politique du pays ?
Souvent jugé trop élitiste, et trop à gauche pour remporter une élection qui se joue au centre, notamment, dans les “swing states” dont le vote est décisif, la campagne de Barack Obama tend donc à élargir sa popularité en enrôlant les forces politiques indispensables à sa victoire, tout en recentrant ses positions sur les questions de société (droit constitutionnel réaffirmé à detenir une arme, adoption et mariage par les homosexuels, etc).
En matière économique, les effets de la crise financière, conjugués à la hausse du pétrole qui commence à modifier le mode de vie des américains, favorisent quasi mécaniquement un repli de l’intérêt des américains sur les questions intérieures.
Quant à la politique extérieure de Barack Obama, elle a des contours encore trop flous pour qu’on puisse en dire quoi que ce soit, sinon qu’elle reprendra nécessairement à son compte des priorités américaines qui s’imposent à tout candidat. La constitution d’un groupe d’experts des affaires internationales comprenant notamment Madeleine Albright, montre que les démocrates ont compris la nécessité de compenser l’inexpérience internationale de Barack Obama par le soutien de professionnels chevronnés.
Le voyage annoncé de Barack Obama en Europe dans les prochains mois devrait par ailleurs contribuer à lui donner la stature internationale qui lui fait aujourd’hui défaut.
_________________________
U.S. Religious Landscape Survey PEW Institute 11
surveys (études)
- traduction française Agone, 2008 [back]
- Le petit peuple de George W. Bush Le Monde Diplomatique Octobre 2004 [back]
- Haro sur Barack Obama20 avril 2008 Le Monde Diplomatique [back]
- traduction en français de l’article : Obama et sa « Touch of Class » par Thomas Franck 21 avril 2008 [back]
- My Talk with Fareed Zakaria: Obama Must Face A Post-American World Nathan Gardels, June 3, 2008 The Huffington Post [back]
- Sénateur Obama, choisissez mieux vos lectures 4 juin 2008 Thomas Franck [back]
- Primaires américaines : rompre avec la présidence Bush ? Le Monde Diplomatique, 10 janvier 2008 [back]
- L’État, l’Église et Obama1 Juillet 2008 Michel Hétu [back]
- Obama Speech: We Can Expand Faith-Based Charities And Separate Church From State By Eric Kleefeld – July 1, 2008, TPM Election Central [back]
- Primaires américaines : rompre avec la présidence Bush ? Le Monde Diplomatique, 10 janvier 2008 [back]
- based on interviews with more than 35,000 American adults, this extensive survey by the Pew Forum on Religion & Public Life details the religious makeup, religious beliefs and practices as well as social and political attitudes of the American public [back]









