Le corps en contestation : la nudité fait peau neuve
A la Puerta del Sol, à Madrid, des militants en faveur de la cause animale se sont allongés nus sur des bâches couvertes de sang pour dénoncer l’utilisation des peaux animales en Espagne.
Le travail du photographe Spencer Tunick célèbre pour faire poser nus des volontaires venus participer le temps d’une pose collective à une oeuvre d’art a popularisé l’idée que la nudation est à la fois exposition et symbole de la fragilité de l’être dans un environnement hostile ou grandiose.
« Vignes mais aussi maïs, blé, riz… Partout dans le monde, les changements climatiques menacent la durabilité de notre agriculture. La Nature est sur le point de rendre les armes face à la violente domination de l’Homme. Aujourd’hui, à l’heure où le monde se transforme en une jungle de béton, nous oublions parfois ce lien étroit qui existe entre notre corps et la Terre. À travers mon art, j’espère attirer l’attention sur la vulnérabilité de notre existence et sur ce lien singulier qui relie les êtres humains aux aliments qu’ils consomment, pour leur plaisir ou pour leur survie. ». 1
Spencer Tunick
A l’opposé de cette quête harmonieuse de l’inscription du corps dans l’espace, la manifestation madrilène révèle la nudité sous le jour plus violent de la réappropriation du corps volontairement instrumentalisé.
Au nom d’une cause jugée supérieure, la négation de l’interdit s’ennoblit de l’intention qui préside à sa transgression. La nudité ainsi réévaluée, participe d’un nouveau rapport au corps devenu vecteur privilégié de nouvelles radicalités.
Dans la “Très catholique” Espagne dont une partie de l’opinion s’enflamme encore aujourd’hui pour dénoncer la légalisation de l’avortement ou l’alignement du statut des homosexuels sur celui des couples “normaux”, l’Eglise pèse encore sur les mentalités d’un poids particulier.
On y entretient donc mieux que sur les terres laïques déchristianisées, la mémoire du Concile de Trente qui a expressément rappelé en 1545 que la nudité ne doit être montrée, ni aux autres, ni à soi-même.
Quoi de commun entre la mise en scène de la nudité punitive et dégradante associée à l’humiliation des vaincus ou des condamnés, et ce happening sanguinolant dont on reproduit quelques photos empruntées à un article brésilien consacré à cette manifestation madrilène contre l’utilisation des peaux animales ?
Apparemment, peu de chose. Le corps n’est pas le message, mais le medium au service d’une cause dont il n’est que le faire valoir. Enrôlée et devenue militante, la nudité s’expose ici en dehors de toute référence sexuelle. Le corps dépasse le préjugé de la pudeur pour in-carner le message auquel la manifestation donne corps.
La banalisation relative de la nudité comme méthode de contestation s’inscrit en droite ligne du mouvement de mise à distance du corps initiée à partir de la Renaissance avec l’invention de la toilette. C’est parce que le préjugé relatif au corps et à tout ce qui s’y rapporte s’est affaibli qu’a pu se développer la toilette comme pratique culturelle. Les normes sociales de la pudeur ont longtemps été un frein aux principes hygiénistes.
De même, c’est parce que le regard s’autorise la vue de la nudité que le quidam peut s’intéresser au message dont les manifestants sont porteurs. Sans une certaine banalisation de la nudité, la violence de la transgression réduirait son scandale au seul “outrage public à la pudeur” (1863-1994), aujourd’hui transformé en exhibition sexuelle, la modification du vocabulaire juridique témoignant de l’évolution des normes sociales à l’égard de la nudité.
Cette utilisation du corps à des fins protestataires met en tension la nudité, par définition lieu de l’intime et caractéristique du singulier, avec l’espace public, lieu du domaine collectif et de l’anonymat.
A cette égard, la mise en scène de la nudité dans l’espace public peut être vu comme une manifestation parmi d’autres du phénomène plus général d’abolition des frontières jadis étanches entre la sphère publique et la sphère privée, à l’instar de ce qu’on peut constater sur Internet où vie privée, vie sociale et vie professionnelle, sont étroitement imbriquées, renvoyant à la porosité des identités plurielles et des pratiques qui sont à la fois personnelles et collectives.

___________________________________________

___________________________________________
Manifestantes tiram a roupa em protesto aos maus-tratos contra animais Verônica Falcão 30 novembre 2009
- En passant : Spencer Tunick main dans la main avec Greenpeace 29 sept 2009 Camille d’Essayage [back]









