La culpabilisation de la jeunesse garante d’une histoire compassionnelle de l’holocauste des Juifs
“Nicolas Sarkozy a voulu inaugurer son mandat de président de la République par un acte d’une portée symbolique immédiate : la lecture dans tous les lycées de la lettre d’un jeune militant communiste fusillé par les Allemands en 1941, Guy Môquet. Une lettre sans référence précise au contexte ou aux engagements politiques de l’auteur, la lettre d’un jeune homme face à la mort, qui parle de courage, d’attachement aux siens, de sens du sacrifice. Bref des valeurs universelles facilement exportables pour qui ne cherche pas à trop en savoir sur ce qu’elles signifiaient en 1941. (…)
De nombreux enseignants ont vu dans cette initiative une mise en scène des émotions plus qu’un appel à la raison, une forme de propagande civique et patriotique d’un autre temps, sans compter l’atteinte possible à la liberté pédagogique.” 1
Cette initiative ne restera pas longtemps isolée.
Le président Nicolas Sarkozy a annoncé mercredi qu’il voulait qu’à partir de la rentrée scolaire 2008 chaque élève de la classe primaire de CM2 se voie «confier la mémoire» d’un enfant français victime de la Shoah, mercredi lors du dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de france (CRIF).
«J’ai demandé au gouvernement, et plus particulièrement au ministre de l’Education nationale, Xavier Darcos, de faire en sorte que, chaque année, à partir de la rentrée scolaire 2008, tous les enfants de CM2 se voient confier la mémoire d’un des 11.000 enfants français victimes de la Shoah», a déclaré M. Sarkozy.
«Les enfants de CM2 devront connaître le nom et l’existence d’un enfant mort dans la Shoah. Rien n’est plus intime que le nom et le prénom d’une personne. Rien n’est plus émouvant pour un enfant que l’histoire d’un enfant de son âge, qui avait les mêmes jeux, les mêmes joies et les mêmes espérances que lui», a-t-il ajouté. 2
Les 16 et 17 juillet 1942, au vélodrome d’Hiver de Paris, sont rassemblés dans des conditions insupportables plus de 8 000 personnes juives dont plus de 4 000 enfants. Cette rafle organisée par la police française est l’un des événements les plus marquants de la persécution antisémite commise par les autorités françaises. 3
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Endeuillement pédagogique
Que veut dire “confier la mémoire” d’un enfant mort à un autre enfant ?
De quelle priorité ce mort peut-il se réclamer dans l’ordre des deuils supportés par les vivants ?
Il y a dans cette manipulation symbolique une tentative de faire payer à la Nation par le souvenir, la compassion qu’elle n’a pas eu hier.
On voudrait sans doute que les larmes des enfants symboliquement versées par la commémoration obligatoire d’un crime qu’ils n’ont pas commis fasse couler des pleurs qui ne seraient plus seulement juives, mais françaises.
L’Etat voudrait par son initiative, s’assurer d’une compassion obligatoire, d’une culpabilité officielle intériorisée par l’individu à l’âge où il est le plus malléable et le plus impressionnable, ce qui est une condition indispensable au succès de toute propagande servant la construction d’une identification à la victime dont toute génération aurait ainsi à rendre compte.
Le psychiatre Serge Hefez a émis “beaucoup de réserves” concernant la proposition présidentielle, déclarant sur LCI : “Si on peut imposer une mémoire, si on peut imposer des connaissances à des enfants, je crois qu’on ne peut pas leur imposer des fantômes. 4
En écrasant l’innocence de l’enfant par le poids d’un mort, le président croit sans doute que l’initiative apprendrait aux nouvelles générations à partager “l’Histoire des Juifs”, comme si le deuil forcé des élèves devait palier l’échec de l’enseignement classique de l’Histoire à nationaliser un traumatisme communautaire.
Or il ne peut y avoir de prise en charge symbolique de la souffrance de l’Autre si celui qui se voit imposer cette charge par l’Etat ne se sent pas lui aussi reconnu dans ce qu’il a de plus intime.
Concrètement, cela signifie que les enfants auxquels ont prétend imposer le deuil compassionnel à raison de l’holocauste des Juifs pourraient revendiquer pour eux mêmes, au titre du “devoir de mémoire” une égale compassion de la part de l’Etat.
Ainsi, la communauté noire serait fondée à demander que tout enfant français prenne en charge la mémoire d’un enfant victime de la traite négrière.
Ce devoir d’empathie mémorielle a-t-il une vocation purement pédagogique, ou bien faut-il y voir un acte politique de soutien à Israel, comme le suggère le choix d’en faire l’annonce lors du dîner du CRIF ?
Compte tenu des difficultés rencontrées aujourd’hui dans certains “territoires de la République”, ce qui était au départ une bonne idée, sans doute généreuse, pourrait se révéler une cause supplémentaire de tensions entre communautés.
Loin de travailler à l’apaisement des mémoires, la volonté présidentielle a d’ores et déjà rallumé les feux mal éteints de la concurrence mémorielle.
Cette tentative d’imposer au nom d’une Histoire “compassionnelle” une culpabilité d’Etat aurait plus d’effets pervers que bénéfiques.
Laisser la mémoire à l’Histoire et aux historiens, et se garder de toute manipulation, même bien intentionnée, est encore ce qui prépare le mieux la jeunesse à tirer les leçons du passé. 5
Quant à la prétention de l’Etat de placer en tête de nos tristesses, les noms qu’il aura bien voulu choisir pour tirer à nos enfants des larmes obligatoires, elle se rapproche dans la méthode d’un inénarrable parachutage dans la bonne ville de Neuilly en vue des élections municipales, dont nous semble-t-il, il y aurait d’excellentes leçons à tirer en matière de gouvernance.
Si les Neuilléens votent à droite, ils ne veulent pas qu’on leur dicte pour qui.
De même, si on reconnaît la nécessité de multiplier les initiatives pour transmettre la mémoire de l’Holocauste des Juifs aux jeunes générations, on refuse catégoriquement à l’Etat le droit de décider d’autorité pour qui nos enfants doivent s’endeuiller. 6
Enseignement de l’Histoire :
Mémoire Juive et éducation site de Dominique Natanson
Regards sur la Résistance Susciter l’expression et la réflexion historique des élèves
“Petit tumulte” et franche polémique…
“Quand je vois ce petit tumulte, je me dis, mon Dieu, on fait un grand tumulte là-dessus et on n’en fait pas sur, parfois, ce que comme films nos enfants regardent, ce qu’on leur laisse d’images violentes, dégradantes et gratuites“, a déclaré le chef de l’Etat. 7
“Nous mêmes, anciens déportés, avons eu beaucoup de difficultés après la guerre à parler de ce que nous avions vécu, même avec nos proches. Et aujourd’hui encore, nous essayons d’épargner nos enfants et nos petits-enfants. Par ailleurs beaucoup d’enseignants parlent – très bien – de ces sujets“, ajoute Mme Veil.
Pour elle, la suggestion de M. Sarkozy risque aussi d’attiser les antagonismes religieux : “Comment réagira une famille très catholique ou musulmane quand on demandera à leur fils ou à leur fille d’incarner le souvenir d’un petit juif ?”, s’interroge-t-elle. 8
Les réserves de Simone Veil sont d’ailleurs partagées par L’Union des déportés d’Auschwitz qui a publié un communiqué :
“L’Union des déportés d’Auschwitz impliquée depuis plusieurs décennies dans la transmission de l’histoire et de la mémoire des camps d’extermination, a exprime ses réserves et désapprouve l’annonce par le chef de l’Etat de confier à chaque élève de CM2 la mémoire d’un enfant juif, victime de la Shoah“.
“Nous partageons l’opinion de Simone Veil, notre présidente d’honneur : Nous-mêmes avons trop connu jadis la difficulté à parler de l’indicible même à nos propres enfants, ou à être écoutés même par des adultes, pour vouloir qu’une jeune génération soit confrontée si tôt et en bloc à l’insupportable absolu qui a détruit tant d’enfants de nos familles “.
“Avec ce projet, une émotion superficielle pourrait l’emporter sur une compréhension claire et solide de ce que furent le génocide, son contexte, ses causes profondes dans la haine de l’autre et dans celle des Juifs“. 9
- L’icône Guy Môquet, Nicolas Offenstadt, Paris-I-Panthéon-Sorbonne
Libération vendredi 19 octobre 2007 [back] - Sarkozy : à chaque enfant de CM2, la mémoire d’un enfant victime de la Shoah mercredi 13 février 2008 AFP [back]
- La Rafle du Vél d’Hiv Un documentaire de Gilles Nadeau et Jacques Duquesne (2002), produit par Morgane Production, en association avec France 5. 52 min [back]
- Shoah et enfance: réactions mitigées à l’annonce de Nicolas Sarkozy Nouvel Observateur, 14.02.2008 [back]
- «L’invocation de la Shoah de façon émotionnelle se fait au détriment de la compréhension de la singularité historique et politique de ce phénomène», s’insurge Barbara Lefebvre, professeur d’histoire et auteur de «Comprendre les génocides du XXème siècle, comparer, enseigner» (éd. Bréal). «Il faut distinguer les intentions, louables, de vouloir lutter contre l’antisémitisme des effets produits», acquiesce Alain Seksig, inspecteur de l’Education nationale. «Il faut inscrire cela dans un projet pédagogique plus large.» — D’où vient l’idée de Nicolas Sarkozy sur l’enseignement de la Shoah aux CM2? 20minutes.fr 14.02.2008
Shoah et élèves de CM2 : fausse bonne idée pour les profs d’histoire-géo : L’Association des professeurs d’histoire et de géographie (APHG) qui assure compter 9.000 adhérents a dénoncé dans un communiqué “une fois de plus, une intervention intempestive du pouvoir politique dans l’utilisation de la mémoire et par contrecoup de l’histoire“.
Pour l’APHG, il s’agit d’une “fausse bonne idée lancée sans la moindre réflexion sur les conditions de la mise en oeuvre et sur les garde-fous à placer pour éviter les effets pervers et dangereux que connaissent ceux qui ont l’expérience de cet enseignement de la Shoah“. “Inlassablement, l’APHG entend rappeler “que le devoir d’histoire, assuré par l’Education nationale s’impose inséparablement de la transmission de la mémoire. C’est pourquoi elle désapprouve totalement la proposition présidentielle, particulièrement inopportune“. [back]
- REACTIONS :
“Je ne crois pas que l’on puisse imposer la mémoire, que l’on puisse la décréter ou légiférer dans ce domaine“, a réagi Dominique de Villepin sur Radio Classique. Selon l’ancien Premier ministre, la charge de la mémoire d’un enfant mort est en outre “quelque chose de très lourd à porter.”
Jean-Luc Melanchon “Si la proposition présidentielle est mise en oeuvre, “on n’en finira plus”. Pourquoi vouloir “à tout prix infliger une cure de mémoire. Est-ce qu’on va faire pareil sur l’esclavage? La commune de Paris? Est-ce qu’on ne peut pas laisser la politique et la religion à l’écart de l’école“, s’est-il interrogé.
“Chaque fois qu’on peut faire transmettre les exigences du devoir de mémoire, il faut le faire“, a également estimé François Hollande sur France info.
“Ce n’est pas une mauvaise idée“, a également estimé Ségolène Royal en déplacement dans le Rhône. “Mais beaucoup d’écoles ont déjà mis en place cette action“, a-t-elle fait valoir.
L’écrivain Marek Halter a salué une “initiative formidable“.
“On en a parlé il y a un an. Je me suis toujours demandé comme cela se fait que les juifs si attachés à leur mémoire n’ont pas su la partager avec les autres, les non-juifs“, a-t-il dit sur RTL.
Xavier Darcos, ministre de l’Education nationale, a à ce sujet chargé Hélène Waysbord-Loing, présidente de l’Association de la Maison d’Izieu, d’une mission “en vue d’élaborer les documents pédagogiques valorisant ce travail confié aux enseignants du primaire“, indique le ministère dans un communiqué.”
source : La proposition Sarkozy sur la mémoire de la Shoah fait débat Gérard Bon et Emile Picy – LE MONDE [back]
- Mémoire de la Shoah: Simone Veil critique Sarkozy [back]
- “Shoah en CM2: Simone Veil fustige l’idée de Sarkozy Propos recueillis par Anne Vidalie, L’Express
“Merci d’être l’une des dernières à nous amener cette part d’humanité, d’intégrité morale et intellectuelle qui fait tant défaut aux nouvelles générations d’élus…” Merci, Simone Veil Palimpsestes 16 février 2008 [back]
- Shoah/CM2:les déportés pas d’accord Le Figaro, Source : AFP 18.02.2008 [back]









