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Mémoires de la famille-monde

vendredi 16 mai 2008 No Comment

Nos mémoires sont multilingues, elles connaissent tous les océans et tous les isthmes, elles errent de ville en ville, elles nomment dans toutes les langues, (plus personne n’ose refuser un prénom, sous prétexte qu’il ne serait pas chrétien, dans quelque service d’état-civil que ce soit), elles se partagent par dessus les frontières, nos familles vagabondent d’archipels en continents, quand elles en ont les moyens, les parents viennent de Lettonie et du Maroc, les enfants sont nés à Port of Spain et à Sydney, ils ont fait leurs études en Californie et à Rio, tout le monde se rencontre à Québec, nous faisons tous de même, quand même nous voici-là immobiles et contenus dans nos présences, comme les peuples sans ressources.

Nos mémoires inventent des ailleurs.Telle est la révolution incessante qui nous porte, plus agissante que les bouleversements des technologies ou que les grandes déferlantes des sensibilités globalisées. (…)

Que les mémoires se renforcent et s’exaltent véritablement, dans la multiplicité monde ! (…)

Une de nos chances, la plus constante et la plus sûre, d’échapper à l’arbitraire des choix et à la subjectivité des perspectives est de considérer qu’il ne s’exerce plus pour nous, dans la modernité, une Histoire, une seule et grande, dont on nous a tant accablés, (et pour le coup, ce nous est celui des humanités tout entières), qui continuerait de nous contraindre à de fausses unités, mais que nous entrons dans l’infini d’une quantité finie d’histoires, les histoires des peuples, qui se rencontrent enfin et s’éclairent peut-être et multiplient la Relation, de toutes unités à toute multiplicité.

Edouard Glissant

Tous les jours de mai 9 mai 2008 1
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Déséquilibre du métissage

Une vie entière en ayant sur le visage, dans le patronyme, dans la tête, et dans le coeur, cette particularité d’être modelée de deux argiles différentes sans jamais pouvoir porter d’étiquette d’origine : c’est une “différence”. Elle n’est ni plus ni moins qu’une autre, mais j’en témoigne parce que c’est la mienne, et que j’ai du recul pour en considérer l’importance.

Je fais état d’événements passés, mais sur le fond, mon témoignage n’a pas d’âge. Ce que peuvent ressentir, de nos jours, beaucoup de métissés de races distinctes à travers le monde, est sans doute identique : un tenace et silencieux déséquilibre. Il commencera dès la prime jeunesse si le destin de l’individu ne lui a pas donné des parents forts qui l’encadreront en toute connaissance de cause“.

PAS SIMPLE D’ÊTRE EURASIENNE ! de Nguyen-thi Nanh (vit en Andalousie)

Résistencialisme : be distinctive !

Noyer le poisson mémoriel dans un océan d’oubli, et pourtant, nager et se souvenir encore.

Multiplier les ancres pour n’être retenu par aucune, et cependant être enchaîné à ce qui nous lie encore, une fois qu’on a tout largué.

Imaginer un ailleurs où la distance d’avec soi-même ferait un écran protecteur entre la peau et la chair.

Croire que la géographie des multiplicités est plus forcément plus vaste et ouverte que l’imaginaire ancré dans l’immobile.

Penser que la racine vaut moins que ce qui l’emporte parce que le souvenir de la chaîne continue de ronger la mémoire.

Ce n’est pas son histoire. Ce n’est pas son voyage.

Cette utopie qui prétend embrasser le tout de la Totalité dans le tout de la Multiplicité trace un cercle au plus large, mais au final, c’est encore une frontière qui s’érige en épicentre de la reconstruction du réel sublimé par l’art du supportable.

Une intellectualisation de l’urgente nécessité d’éloigner la mémoire qui brûle, la cicatrice qui saigne dans la mémoire d’un passé qui continue de geindre.

La famille-Monde est taillée dans les rêves d’une totalité embrassante. Sa diversité érigée en modèle se porte garante de l’apaisement des tensions transigées au nom de la mixité érigée en modèle.

La famille-Monde est pacifique, plurielle, ouverte, et accueillante.

Le Moi qui s’y oppose est un nano-Monde irréductible à aucun autre.

Ignoré des cartographes, oublié des historiens. Il est son propre horizon au-delà de toute pluralité recensable.

L’individualisme qui l’a accouché a créé pour lui un univers monadique où il est éternellement seul.

Cet Etre-Soi aux antipodes de la famille-Monde, c’est l’ Individu, principe pour lui-même de toute raison, et destinataire ultime de toute fin.

Il croit reconnaître dans la pluralité de la famille-Monde la promesse de sa propre disparition.

C’est pourquoi il vit dans sa bulle, débarrassé de l’utopie de l’Autre, et saisit toute occasion pour affirmer sa différence dans le but de préserver son identité.

Il ne veut plus être Un parmi la multiplicité des individualités indistinctes.

LUI, résiste à la pluralité exaltée par la famille-Monde.

LUI veut exister. Seul. Pour lui-même. D’abord, pour lui même.

LUI, est entré en “Résistencialisme”.


  1. publié sur le blog 24heures Philo Regards de philosophes français et étrangers sur l’actualité. Un blog coordonné par François Noudelmann. [back]


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