Logique Shadock et devoir d’information
La presse qui renonce à elle-même ou le mythe de la passoire sans trous
Le postulat du professeur Shadoku se trouve ainsi appliqué à la presse : la passoire étant indépendante de la notion de trou et réciproquement, l’information diffusée par l’agence sans contrôle a priori acquiert rang de dépêche sans être hiérarchisée.
L’information ne passe plus par le journaliste. Elle n’est libre qu’autant qu’il renonce à évaluer sa pertinence. La proposition consiste à lui faire endosser le rôle de censeur, ce qui renverse la charge de la preuve de sa bonne foi.
Sur les sujets sensibles qui font aujourd’hui polémique (comme aujourd’hui le traitement des démêlés judiciaires de Madame Royal), le journaliste ne pourrait plus établir sa bonne foi en prouvant qu’il a fait un juste exercice de son jugement en décidant de diffuser ou non une information.
Dans le nouveau système, il devrait démontrer qu’il n’a pas fait obstacle de façon dommageable à la diffusion du flux d’information officielle sur laquelle il n’exercerait plus sa critique que de façon contingente, voire exceptionnelle. Ce qui était hier la pratique courante deviendrait en matière de communiqué politique, l’exception.
Grâce à la logique Shadock, la passoire sans trou permet d’inventer une nouvelle forme de service qui consiste à servir la soupe à ceux qui n’en auraient jamais mangé au motif que celui qui la prépare n’a plus besoin comme jadis du cuisinier pour l’imposer au menu de celui qui s’informe.
Ainsi, le politique tente-t-il de court-circuiter le journaliste qu’il voit désormais comme un intermédiaire qui fait écran entre le producteur de l’information et son destinataire final. La créativité Shadock conjugue ici une argumentation très “web 2.0″ pour proposer un nouveau type d’information dont la caractéristique serait de devenir officielle par son non-traitement.
La méthode envisagée qui consisterait à proposer à l’AFP d’abandonner a priori de la hiérarchisation de l’information en matière d’information politique quand elle émane d’une source contribuant officiellement au débat démocratique (en l’occurence, un parti politique), ne pourrait s’effectuer qu’au prix d’un double abandon : par la politique, du devoir de convaincre ses adversaires au besoin en portant la contradiction, et par la presse, de son devoir d’analyse.
La proposition de la ministre de la culture aboutirait in fine à créer une nouvelle catégorie de journalistes “embedded” dont la dépendance par rapport à la source d’information officielle se trouverait obscurcie par le fait que cette information non contrôlée en attente d’un éventuel traitement journalistique serait néanmoins diffusée par l’agence, entretenant ainsi délibérément la confusion entre information officielle et journalisme.
Si d’aventure, on craignait que l’AFP ne puisse pour des raisons délibérées de politique éditoriale ou indépendantes de sa volonté, assurer la diffusion efficace des informations qui “concourent à l’expression du suffrage”, la logique ne voudrait-elle pas que les institutions officielles qui sont le lieu privilégié de l’ expression démocratique, prennent à leur charge, la diffusion la plus large de l’opinion de ceux qui font la politique ? N’est-ce pas cette logique de proximité qui est à l’origine de la création de chaînes d’information parlementaire qui faut-il le rappeler, emploient aussi des journalistes qui ne font pas moins leur métier qu’ailleurs ?
Contester à l’AFP le droit de sélectionner les dépêches factuelles, c’est poser au final la question de la nécessité de la création d’une nouvelle agence de presse, déclare Frédéric Lefebvre (UMP).
“Je conteste à l’AFP le droit d’avoir une ligne éditoriale sur les dépêches factuelles, ce qui n’est pas le cas pour les papiers d’angle de l’agence, rétorque Frédéric Lefebvre. Si elle revendique une ligne éditoriale pour les dépêches factuelles, compte tenu de sa position dans le paysage médiatique, alors il faut se poser la question de la création d’autres agences de presse en France.”
Pierre Louette a répondu aux critiques en expliquant que son agence “n’a pas vocation à devenir une machine à diffuser des communiqués“. “La rédaction a des règles de fonctionnement qui reposent sur la notion de choix faits en permanence parmi la multiplicité des faits, des événements, des déclarations“, estime-t-il. 1
- Frédéric Lefebvre: un sarkozyste contre l’AFP 9 mai 2008 L’Express 9 mai 2008 [back]
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