Logique Shadock et devoir d’information
A propos de la polémique entre l’UMP et l’AFP
La polémique née récemment entre l’UMP et l’AFP fait légitimement craindre qu’au cas où la solution proposée par la ministre de la culture serait retenue, l’agence d’information puisse diffuser des informations utilisées à des fins partisanes, sans même avoir à s’inquiéter de leur teneur.
A Gauche, on affirme que le pouvoir dénonce aujourd’hui l’esprit partisan de l’AFP comme il dénonçait en 1968 l’esprit anti-gouvernemental des syndiqués de l’ORTF résolus à résister à la mainmise du pouvoir gaulliste sur l’information.
A Droite, on s’en prend à l’esprit partisan d’un organe de presse 1 d’autant plus mal vécu que la polémique coïncide avec une chute spectaculaire de popularité de l’exécutif, et un battage médiatique sans précédent autour du 40ème anniversaire de mai 1968. 2
En mai 68, les journalistes furent été amenés à réfléchir à leur devoir d’objectivité dans le traitement des évènements. Quelle fut par exemple la ligne éditoriale du Figaro durant le printemps 68 ? En cette période troublée, le combat politique fut-il prégnant au point de paralyser la réflexion des professionnels de l’information sur leur pratiques ? Et si malgré le bruit et la fureur, ils restèrent néanmoins “‘professionnels”, au nom de quoi présumer en 2008 que l’éthique des journalistes se serait dégradée, et seulement parmi les journalistes de Gauche ? Sauf bien sûr, a présumer que toute la presse est de Gauche. Mais est-ce le cas ?
Combien de journalistes de droite accepteraient aujourd’hui de revenir au système de censure préalable qui s’exerçait par le pouvoir gaulliste avant 1968 ? Et plus encore, comment une droite qui se veut “moderne”, et qui peut rétrospectivement se prévaloir d’avoir eu raison avec Aron contre Sartre, pourrait-elle de façon crédible, faire un procès d’intention général à la presse, en des termes que le Général de Gaulle lui-même n’a jamais employés ?
L’argument d’autorité au nom duquel on réclame une mise de l’AFP en liberté surveillée a une portée très limitée dans la société de l’information dans laquelle nous vivons. Nul n’a attendu le bon vouloir de l’AFP pour connaître les déboires judiciaires de Madame Royal, les attendus du jugement ayant même été largement diffusés, et pas seulement, par la presse de droite.
Pire, dans le contexte politique actuel, plutôt morose pour la Droite, ce mauvais procès est interprété comme un aveu de faiblesse idéologique face à l’emprise dominatrice de la Gauche sur le monde intellectuel, quand la logique voudrait au contraire, que la commémoration de mai 1968 soit l’occasion pour la Droite de confronter 3 sa “pensée anti-68″ avec celle des “gardiens de la mémoire“, et autres “gauchistes réformés“.
En 1968, ni la défense de la République contre le chaos qui explique largement le succès de la grande manifestation gaulliste du 30 mai 1968, ni la violence du combat politique, n’ont été considérés comme des raisons suffisantes pour dispenser les journalistes d’avoir à respecter une éthique professionnelle à laquelle ils ont rappelé leur attachement. Même dans la presse de droite, les journalistes ont évoqué leur souci “d’objectivité”, ce qui a l’évidence n’était dans leur esprit nullement antinomique avec la défense d’une ligne éditoriale revendiquée.
André Frossard soulignait le 14 juin 1968 dans un article du Figaro intitulé “Objectivité”, les “difficultés à définir objectivement l’objectivité“. Il affirmait : il ne suffit pas d’être anti-gaulliste pour être objectif.. (…) Il s’agit d’être libre, à l’égard du pouvoir établi, du pouvoir qui cherche à s’établir et de ce pouvoir sournois qu’exercent sur lui sa conception du monde, ses amitiés, ses habitudes, et ses défauts“. 4
Voilà des propos que tous les journalistes devraient pouvoir reprendre à leur compte, de quelque bord politique qu’ils soient.
L’indépendance du journaliste contribue de façon essentielle à la défense des libertés politiques. Le respect de sa liberté individuelle est une condition de la qualité du débat public.
“Le sens de l’indépendance aiguise le désir de penser et d’agir en récusant les contraintes jugées arbitraires. Ce sens de l’indépendance n’est pas en contradiction avec le sens de la communauté. Plus il se répand parmi les hommes plus la société devient active, plus riche le débat public, plus vivant le tissu des relations entre les individus et les groupes. Bref, libertés individuelles et libertés politiques se soutiennent les unes les autres.” 5
En 1968, des affiches affirmaient que la presse ment.
En 2008, la presse serait-elle si mal qu’elle doive se persuader à nouveaux frais, qu’elle a quelque chose à dire, et qu’elle peut rester “objective” ?
- Frédéric Lefebvre: un sarkozyste contre l’AFP L’Express, 9 mai 2008 [back]
Mai 68: quel héritage et pour qui ? emission Réplique, France-Culture, 10 mai 2008 – avec Serge Audier, “La pensée anti-68 : essai sur les origines d’une restauration intellectuelle” – Jade Lindgaard. Journaliste.
La pensée anti-68 par Serge Audier, La Découverte 2008
“les cibles d’Audier sont bien identifiées : Marcel Gauchet, Pierre Manent, Pierre-André Taguieff, Philippe Muray, Gilles Lipovetsky, Jean-Claude Michéa, Alain Finkielkraut, Régis Debray, Luc Ferry et Alain Renaut pour ne citer que les principaux..” — Mieux vaut soixante-huitard que jamais Laurent Bouvet [17/04/08] www.nonfiction.fr [back]
- video UMP Grandes Ecoles à 40 ans plus tard : la jeunesse qui bouge a changé de camp !
Quand les jeunes UMP récupèrent mai 68… Marianne [back] - La crise de mai-juin 1968 dans Le Figaro Ludwig SPETER IEP Rennes 2005, 130 p pdf [back]
- Cf. Claude Lefort, “Relecture (1988″, in Cornélius Castoriadis, Claude Lefort, Edgar Morin, La Brèche, suivi de Vingt ans après, Fayard, 2008, p. 282.
in Histoire de l’anti-68isme la critique du livre de Serge Audier “La pensée anti-68. Essai sur les origines d’une restauration intellectuelle” par Céline Spector [back]











