Regard sur les enjeux de la commémoration de Mai 68
Mai 68, mère des batailles sociales
L’évocation du printemps de 1968 comme la mère de toutes les batailles sociales à venir entretient le mythe de la conquête du progrès par la violence, le désir de changement se propageant alors comme une onde de choc depuis l’épicentre formé par quelques points névralgiques d’insurrection de la capitale concentrés dans le Quartier Latin, pour se diffuser ensuite jusque dans le pays tout entier.
Mai 68 est ainsi devenu l’évènement fondateur qui ouvrit la première brèche dans les fondations d’une France qui découvrait la société de consommation, libérant une parole qui devait par la suite révolutionner les moeurs et la culture en profondeur, bien après que dans les rues rendues aux passants, les pavés eurent retrouvé leur usage habituel.
Avec le temps, ce qui était la célébration d’un moment d’histoire synonyme de grande mutation devint un épouvantail aussi bien pour stigmatiser par avance le désordre des révolutions indispensables qu’on n’osait pas faire, que pour sublimer l’incapacité à inventer l’avenir en recyclant de vieux slogans qui ont fini par tourner à vide, faute pour le pouvoir d’inventer les idées nouvelles capables de “réenchanter” la politique en panne d’imagination.
En mai 68, la période était plus insouciante qu’aujourd’hui. La société française se projetait dans l’avenir avec confiance, et voyait dans la modernité synonyme de l’américanisation savoureusement brocardée par Jacques Tati dans “Mon oncle”, une juste récompense des efforts consentis par la génération précédente pour la reconstruction du pays durement éprouvé par la seconde guerre mondiale.
Aujourd’hui, la “décomplexion” volontiers affichée vis à vis de mai 1968 par ceux qui en sont les adversaires politiques s’analyse comme une volonté de “tourner la page” d’évènements qui appartiennent désormais à l’histoire. Mais certains font justement remarquer que le choix même du terme “décomplexion” révèle qu’on est encore dans la réaction, et non pas dans la projection, comme si, en dépit des bonnes résolutions de s’affranchir d’un passé magnifié, on continuait, quarante ans après, de parler de Mai 68 en regardant par dessus notre épaule.
Paradoxalement, l’exaltation de l’action collective et de la libération de la parole si caractéristiques de l’esprit de mai 68 trahissent l’incapacité fondamentale de la société française de dépasser le moment du conflit pour engager le dialogue social autrement que par le biais de la confrontation. C’est cette absence de culture du dialogue qui rend la pensée d’Habermas si étrangère à la pratique française, et donc, si stimulante. En somme, on vanterait d’autant la libération de la parole en mai 68 que dans notre société aux cloissonnements de plus en plus hermétiques, on aurait aujourd’hui du mal, non pas à communiquer, mais à s’écouter.
De même, comment expliquer que durant ces commémorations de mai 68, l’absence de la banlieue soit à ce point assourdissante ? Ou encore que personne ne se hasarde à faire le lien entre les cadences infernales dénoncées hier par les ouvriers en grève, et la pression croissante vécue aujourd’hui par les salariés qui vivent dans la crainte des délocalisations, au point que le suicide en entreprise est officiellement reconnu comme un problème ? On commence tout juste à admettre que le bien-être est un facteur de compétitivité, et que la sieste peut contribuer à la performance sans être un “droit à la paresse“. Il y aurait donc aussi des “révolutions” silencieuses ?
Mai 68 vu par les Européens du magazine Café Babel
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Catégorie : Histoire
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