Appel de Florence : Pour un enseignement européen de l’histoire de l’art
image : Musée du Louvre
Depuis le 17 septembre 2009 et jusqu’au 4 janvier 2010, Le musée du Louvre présente Titien, Tintoret, Véronèse…- rivalités à Venise“. 5
Le thème retenu est une présentation de l’âge d’or de la peinture vénitienne à travers les rivalités autour de Titien. 1
L’exposition, organisée en partenariat avec le Museum of Fine Arts de Boston, rassemble dans le Hall Napoléon quatre-vingt-cinq chefs-d’oeuvre prêtés par les musées les plus prestigieux du monde : un panorama de la peinture vénitienne après 1540, époque qui voit les artistes de la cité des Doges opérer la synthèse d’un certain naturalisme qui leur est propre et du « maniérisme » de l’Italie centrale.
Histoire de rivalités
«Quand la nature créé un homme éminent en un domaine, elle ne le crée généralement pas seul, mais lui suscite en même temps un rival, afin qu’ils puissent profiter mutuellement de leurs talents et de leur émulation »
Vasari, La vie des meilleurs peintres sculpteurs et architectes, 1568
Titien (1488-1576) qui domine la scène artistique vénitienne, est défié par une nouvelle génération de peintres parmi lesquels Tintoret (1519-1594), Véronèse (1528-1588), ou encore, Bassano.
(…) dans les années 1540, le maître incontesté s’appelle Tiziano Vecellio dit le Titien, vénéré, courtisé par les puissants, des papes à Charles Quint. « Une légende dit même que l’empereur, en visite dans l’atelier du Titien, se serait baissé pour ramasser un de ses pinceaux », raconte Vincent Delieuvin. C’est dans ce contexte de confortable suprématie qu’apparait un certain Jacopo di Robusti dit il Tintoretto, un jeune homme ambitieux farouchement déterminé à se faire une place au soleil, ce dont témoigne un portrait de jeunesse présenté au Louvre. Bousculé et même carrément hostile, Titien va bientôt pouvoir compter sur l’arrivée d’un tout jeune « provincial », Paolo Caliari dit Paolo Véronèse, pour barrer la route à son rival déclaré”. 2
Si Titien occupe le devant de la scène, beaucoup d’autres travaillent dans la cité des Doges, “souvent pour les mêmes commanditaires et sur les mêmes thèmes“. 3
« Parce qu’il avait en face de lui Véronèse, Tintoret dut apporter un soin particulier à ces peintures, car la présence d’un rival sert parfois de stimulant, dans la mesure où l’artiste met un point d’honneur à ne pas être surpassé. », écrit Carlo Ridolfi en 1642. (“Titien, Tintoret, Véronèse… Rivalités à Venise” @ Musée du LouvreEloge de l’Art par Alain Truong 12 août 2009 )
- communiqué de presse sur l’exposition (pdf)
- Titien, Tintoret, Véronèse… Rivalités à Venise site de l’exposition 4
Une rivalité pour quoi faire ? critique de l’exposition :
Sur le blog “La boîte à sorties”, on trouve cet article critique Titien, Tintoret, Véronèse au Louvre : Rivalités brouillonnes au Louvre, qui critique la muséographie de l’exposition jugée un peu confuse.
(…) de cette rivalité l’on n’apprend rien, si ce n’est que le Tintoret a triché pour obtenir la charge de peindre l’époustouflante Scuola di San Rocco à Venise lors d’un concours « républicain » en 1564. On a beau nous dire et nous répéter dans les textes qui commentent les œuvres qu’une rivalité saine pousse vers le haut, l’agencement même des toiles n’exprime rien de la compétition des maîtres. Et les surtitres, tous signés par le grand Vasari ne sont d’aucun secours. Quant aux influences, elles apparaissent vaguement une fois, à travers un accrochage qui encourage à penser que pour peindre sa Lucrèce, (1580) Tintoret s’est inspiré de celle du Titien (1571)”.
En somme, l’effort pédagogique de l’exposition serait vain faute d’être suffisamment didactique. Non point pour le visiteur cultivé et éclairé, ni pour le spécialiste de l’Art ou encore l’amateur des “Beaux Arts” qui se pique d’incarner le goût par l’avis qu’il en donne, et s’agace des hésitations de ceux qui n’ont que leur ignorance pour appuyer leur jugement, comme l’a si bien décrit Yasmina Reza dans sa pièce “Art”.
Qui peut hasarder un avis sur la qualité générale de l’exposition ? Chaque visiteur, renvoyé à liberté de subjectivité. Mais qui peut hasarder une critique sur les choix muséographiques des commissaires de l’exposition sans une connaissance minimale de l’histoire de la peinture de la Renaissance italienne ?
Pour comprendre la peinture, il faut d’abord en découvrir l’histoire. C’est grâce à l’éducation reçue qui fait découvrir et encourage des pratiques culturelles favorisant l’intérêt pour l’art, que le jugement du visiteur “européen” une fois devenu adulte, peut récuser les poncifs assenés par la culture officielle de masse. Qu’il peut exercer son libre jugement; affirmer son intérêt pour les oeuvres, et eventuellement critiquer la façon dont on les lui présente.
Le succès de ces grandes expositions qui drainent un public toujours plus nombreux, est à la fois un encouragement à persévérer sur le chemin de la démocratisation de l’accès à l’art, et aussi, un défi pour les musées qui ont pour mission non seulement de présenter des “expositions-évènements”, mais aussi de former à l’histoire de l’art dans un monde où l’activité culturelle est appelée à se développer bien au-delà du petit cercle des initiés.
Cependant, les expositions muséales ne peuvent seules, relever le défi de la démocratisation de l’accès à la connaissance des arts.
Des initiatives citoyennes pour réveiller l’apathie des institutions
Face à l’échec du politique à donner une substance à l’identité européenne en crise, l’art offre une voie privilégiée de dialogue entre les cultures, et partant, entre les citoyens qui ne demande qu’à être encouragée. Encore faudrait-il que les responsables politiques prennent la mesure de cet enjeu culturel aux implications politiques encore sous-estimées.
C’est en amont de la politique, et aussi des expositions grand-public, qu’il faut agir; Au niveau de l’éducation dispensée visant à favoriser l’éveil des consciences à la découverte d’une culture européenne partagée mais plurielle. Une ambition qui peut paraître quelque peu utopique aujourd’hui, tant la crise de l’Europe politique se confond avec celle des valeurs que l’art questionne sans ménagement, ébranlant les dernières certitudes d’un ancien monde bousculé par celui qui est en train d’émerger.
Mais dans un futur proche, le primat donné au culturel pour revitaliser la politique doit devenir une évidence. C’est pourquoi, on ne saurait trop encourager les initiatives citoyennes qui tentent de réveiller les consciences politiques sur la nécessité de donner sans tarder une véritable dimension européenne à l’enseignement de l’histoire de l’art.
APPEL DE FLORENCE
Un geste fort pour l’Europe : un enseignement de l’histoire de l’art dans tous les pays de l’Union.
Chaque année, des millions de membres de l’Union européenne, ceux-là-mêmes qui sont invités à voter le 7 juin, profitent du principe de libre circulation pour découvrir les paysages, les musées, les traces du passé et les œuvres d’art contemporain de leurs voisins européens. Comment faire de ce formidable mouvement, de ces multiples découvertes, en un capital européen, en une ressource pour l’édification de l’Europe ? En transformant, par un enseignement d’histoire de l’art à l’école, ce qui relève de la consommation en un processus d’acculturation, de prise de conscience d’un patrimoine commun, d’appropriation d’une histoire artistique vécue sous le signe de l’échange, depuis des millénaires, de Ségovie à Cracovie, d’Athènes à Édimbourg ou Copenhague, de Florence à Munich et à Budapest.
Donner une dimension européenne à un tel enseignement d’histoire de l’art, qui n’existe à ce jour que dans quelques pays, l’instituer dans tous les pays d’Europe, ce serait, en associant les futurs citoyens d’Europe à leur propre histoire, donner un remarquable élan à une Europe de la culture.
Alors que l’histoire de l’Europe a été faite pendant longtemps de conflits qui opposaient des peuples, de traités qui ont divisé arbitrairement un territoire, de langues imposées injustement, de dominations culturelles, alors que le fonctionnement de l’Union est vécu comme quelque chose de compliqué et de lointain, l’histoire des formes artistiques constitue pour l’Europe un continuel processus d’échanges, d’enrichissements mutuels à tout niveau de la création dans un espace commun, du modeste maçon de village (qui met en œuvre des savoirs et des références architecturales venant de différents pays), à Léonard de Vinci, Picasso et Ingmar Bergman. Ainsi, par l’apport des « Barbares », Rome put revivifier l’héritage artistique de la civilisation grecque ; dans l’Espagne des Omeyades se réalisa une brillante synthèse entre les cultures arabes et européennes, notamment dans l’architecture ; avant le premier conflit mondial, l’Art nouveau (également appelé selon les pays Jugendstil, Stile Liberty, Modern Style ou Modernismo) réunit, en dépit des tensions nationales et linguistiques, une communauté européenne des arts.
Instituer un enseignement d’histoire de l’art à l’école dans tous les pays de l’Union permettrait à tous ses habitants de comprendre l’esprit de communauté artistique qui unit l’Europe depuis plus de trois millénaires. Les œuvres d’art, de la mosquée de Cordoue aux photos des châteaux d’eaux des Becher, étudiées dans leur dimension historique, sont la meilleure introduction aux religions, aux mouvement d’idées et aux civilisations qui ont forgé l’histoire du continent , et à la place artistique que peut tenir l’Europe dans la civilisation globale actuelle, alors que les formes artistiques empruntent de nouvelles voies et que les échanges s’accélèrent et se multiplient.
Le langage des images, très présent dans les expressions les plus contemporaines, est commun à tous les citoyens de l’Union. Dans les 27 pays de l’Union, une formation d’au moins une heure hebdomadaire en histoire de l’art serait pour chaque jeune européen un moment précieux de rencontre avec la richesse artistique de sa cité, de son pays, de l’Europe, une incitation à la mobilité et à la découverte au sein du continent, d’intégration culturelle européenne dans le respect de l’histoire.. Du patrimoine industriel aux traditionnels beaux-arts, des vestiges archéologiques aux créations les plus contemporaines, cet enseignement serait naturellement ouvert : ouvert à toutes les composantes et populations qui forment l’Europe actuellement, et apte ainsi à mettre en confrontation les objets de la civilisation européenne avec les cultures du monde ; ouvert à l’avenir, en intégrant pleinement la création vivante.
Un enseignement d’histoire de l’art, de l’école au lycée, dans tous les pays de l’Europe, est un geste que l’Union doit faire pour l’Europe, ses générations futures, la conscience de son avenir.
source : APAHAU (Association des professeurs en Archéologie et Histoire de l’art des Universités)
voir aussi :
- L’Associazione Nazionale Insegnanti di Storia dell’Arte (Anisa) Italie : Leggi il documento Italiano (pdf)
- El Centro de Estudios Europa Hispánica Espagne (Petición de Florencia)
blog : SÍ A LA HISTORIA DEL ARTE
___________________
Comité de soutien (France) :
* Olivier BONFAIT (Président de l’APAHAU),
* Eric de CHASSEY (Professeur d’Université, membre de l’IUF),
* Marc FUMAROLI de l’Académie Française (Professeur honoraire au Collège de France),
* Sylvie RAMOND (Conservateur général du patrimoine, Directeur du Musée des Beaux-Arts de Lyon),
* Pierre ROSENBERG de l’Académie Française (Directeur général honoraire du Musée du Louvre),
* Alain SCHNAPP (Professeur d’Université, ancien Directeur général de l’INHA),
* Pierre SOULAGES (Artiste peintre)
- Titien, Tintoret, Véronèse… Rivalités à Venise, Musée du Louvre, Paris 1er, Hall Napoléon Tous les jours sauf mardi, 9h-18h, jusqu’à 20h le samedi et 22h le mercredi et le vendredi Jusqu’au 4 janvier 2010 [back]
- Titien, Tintoret, Véronèse : combat de géants par Elisabeth Bouvet, 21/09/2009 RFI [back]
- La Venise de Titien, Tintoret, Véronèse au Louvre par Valérie Oddos France 2 [back]
- Catalogue de l’exposition de Jean Habert et Vincent Delieuvin, coédition Hazan / Louvre, 480p., 42€ [back]
- – Huile sur toile, 1, 25 x 1, 05 m, National Gallery of Art, Washington, Andrew W. Mellon Collection, Inv. 1937.1.34 © Courtesy Board of Trustees of The National Gallery of Art, Washington [back]










